L’incroyable réalité des synesthètes

D’après la traduction de  The surprising world of synaesthesia, Jack Dutton. The British Psychological Society, 28/2, février 2015. < https://thepsychologist.bps.org.uk/volume-28/february-2015/surprising-world-synaesthesia >

Avez-vous déjà rêvé gouter un mot? Voir la musique? Pour certain, cela est une réalité quotidienne.

La synesthésie est un phénomène neurologique peu connu et pourtant fascinant.  Venant du Grec pour « sensations unies » (et donc opposé à anesthésie qui veut dire « sans sensation »), la synesthésie est un phénomène involontaire, dans lequel un flux de sensation cognitives déclenche des sensations d’un autre flux sensitif non stimulé. Le résultat  s’en trouve l’association de plusieurs sens. Affectant au moins 4.4% de la population générale (Simmer et al., 2006), les différentes associations sensorielles restent généralement stable dans le temps, et unique à chaque individu.

Il existe 60 types connus de synesthésie. James Wannerton, par exemple, à un type lexique-gustatif. Son cerveau attribue un goût à chaque mot. Ainsi, pour lui, « Piccadily Circus à un goût de cacahuète (…). Bond Street à un goût acidulé de spray aérosol. J’aime Totteham Court Road; cela a le goût de petit déjeuner. Le mot « Tottenham » à le goût de saucisse, « Court » celui d’oeuf, et « Road » de toast ».

L’un des types de synesthésie les plus répandus est celui de graphème-couleur, touchant plus de 60% des synesthètes, associant des lettres ou des nombres à une couleur. La chromesthésie (ou synopsie), est l’association du son et des couleurs. Des musiciens comme Pharrell Williams, Mary J. Blige ou Lady Gaga prétendent l’avoir. Des auteurs comme Nabokov et Van Gogh auraient aussi peut-être expérimenté des formes de synesthésie.

Un autre exemple est celui de JB, un adolescent de New York pour qui la synesthésie est associé à un mémoire eidétique (mémoire photographique ou mémoire absolue). Quant il avait trois ans, il était capable de se rappeler l’entièreté du script de Shrek mot pour mot. Sa mère ne réalisa pas qu’il était synesthète jusqu’à ce qu’il disent voir des nombres en bleu.

Il faut dire que les premiers rapports scientifiques sur cette condition émergent en 1812, et ce n’est vraiment qu’en 1995 que la synesthésie fut vraiment reconnu, grâce aux travaux de Paulesu. Il compara à l’IRM les cerveaux de six patients atteint de synesthésie associant la vision et la musique, et de six patients non synesthètes. Il a été clairement observé que chez les synesthètes, les zones du cerveau associées avec la vue et le son s’activaient, même avec un bandeau sur les yeux, alors qu’il ne se passaient rien dans les cerveaux du groupe contrôle.

Un cas fascinant de synesthésie est celui de Carolyn Hart, qui travail comme masseuse thérapeutique au Siège de Twitter de San Francisco. Elle possède un rare type de « miroir-tactile ». Quelqu’un atteint de ce type de synesthésie va involontairement ressentir ce qu’une autre personne ressent. Voilà ce qu’en dit Carolyn Hart : « Mon plus vieux souvenir de cela est arrivé quand j’avais trois ans. Nous avions un chien qui s’était cassé une patte en face de moi. Je me souviens qu’au moment où j’ai vu la fracture, j’ai ressenti la douleur« . La douleur de Carolyn est expérimenté instantanément, avant même qu’elle ait le temps de réfléchir. Que ce soit une personne ou un animal ne change rien, elle a seulement à voir l’image ou l’objet pour ressentir une sensation tactile.  » Parfois, quand je suis absorbé par un film ou un évènement athlétique, je bouge involontairement mon corps de la même façon que le font les personnes que je regarde. Je ne vois pas beaucoup de film d’action car ils sont trop synesthétiquement stimulant pour moi. Souvent je réalise que je contracte mes muscle car j’ai la sensation de courir à côté de l’acteur qui fuit le méchant. » Elle raconte aussi comment, quand elle a vu des images du crash du vol MH17, elle vit une personne sanglée à un siège. Elle n’avait d’abord pas réagi car il n’y avait aucun saignement visible, mais quand elle remarqua l’angle impossible que faisait la jambe de la personne, cela déclencha sa synesthésie, et une douleur électrique la traversa de derrière ses hanches jusqu’au bas de ses jambes et ses bras. Bien que la synesthésie de Carolyn peut parfois être un problème, cela a aussi de bons côtés, particulièrement pour son travail. « Quand je touche quelqu’un, je sens dans mon corps ce que je leur fait. C’est très plaisant, presque comme si je me massais moi-même, même si ce n’est pas aussi intense que les sensations de douleurs. » Sa synesthésie lui permet de percevoir d’une certaine façon ce que ses collègues ne peuvent pas. Et cela l’aide aussi à mémoriser ses rendez-vous avec ses clients. « Dans ma tête, je peux tirer mon agenda sur des mois dans le futur. Je n’ai pas besoin d’écrire mes rendez-vous. Ils sont codés par des couleurs dans un espace tridimensionnel. »

Comme JB, la mémoire de Carolyn n’est probablement pas un accident. D’après les travaux du Dr Nicolas Rothen de l’Université du Sussex, la synesthésie est directement lié aux talents artistiques et aux fonctions cognitives supérieures. Cela mène à de plus grande performance dans certaines tâches mémorielles. Le Dr Rothen explique que c’est la raison pour laquelle « (…) les synesthètes ont souvent un avantage dans les tâches impliquant des informations de haute fréquence spatiale, tels que les mots, les couleurs et motifs abstraits, mais pas pour les informations spatiales, la localisation et le son (…).« 

Les bénéfices mémoriels de la synesthésie peuvent être transféré dans des disciplines créatives. Daniel McBride est un étudiant synesthète de deuxième année au Royal College of Music de Londres. Après avoir commencé les leçons de piano à 16 ans, il apprit très vite, et en seulement sept mois, il le pratiqua professionnellement. « Je n’ai jamais écris aucune chanson que j’ai joué. Je peux mémoriser n’importe quoi par les couleurs et schémas que je vois quand je les joues« , dit-il. « Parfois j’écoute de la musique et je suis hypnotisé par les couleurs que je vois. Je vois clairement un changement de couleur quand j’entends une note et l’entend doucement devenir plus haute. A cause de cela, j’aime beaucoup écouter des musiques du Moyen-Orient. C’est ce qui me stimule le plus. »

« Avec la musique classique j’expérimente beaucoup de couleurs différentes, mais la house musique est plus répétitive, je ne vois souvent qu’une couleur solide apparaître à travers les chansons. Il y a une chanson que j’aime en ce moment de Koan Sound, qui commence comme un intense jaune et à la fin de la chanson, se transforme en une cascade de bleu. Le son de la harpe arrivant à la fin en fait un bleu noir. (…). Quand je compose, je peux imaginer dans ma tête quelle couleur je voudrais voir si je jouais. La composition représente des mois de travail condensé en quatre minutes de pratique. Quand j’écris j’imagine les couleurs que je vois, et quand finalement je les entends je suis stupéfait. »

La question de savoir d’où vient les associations fait par les synesthètes a été posé à travers une étude de Witthoft et Winawer en 2013. Ils se sont rendu compte que 11 synesthètes graphème-couleur (attribuant une couleur aux lettres) faisaient presque parfaitement les mêmes associations. Après avoir enquêtés plusieurs pistes, les chercheurs en sont arrivé à une réponse surprenante. 10 des 11 participant se rappelaient avoir possédé les aimants alphabet Fisher-Price, dans lequel chaque lettre est coloré.

lettres-aimants-2_thumbVoyez sur cette image le résultat de la comparaison, avec dans la colonne de gauche les couleurs de l’alphabet Fisher-Price, puis les 11 résultats des participants.

Les chercheurs ont donc conclu à des associations venant de l’environnement perceptif. (note de l’auteur: et si le créateur de l’alphabet Fisher-Price avait été synesthète?) George Sachs, parlant de sa synesthésie en 1812, donne d’ailleurs des couleurs différentes pour chaque lettre, mise à part le A toujours rouge, et le I blanc, comme pour de nombreux sujet de l’étude ci-contre.

De part la conclusion de cette recherche, il a été théorisé que la synesthésie pouvait donc être enseignée, dans le but premier d’améliorer sa mémoire. Les résultats ont jusqu’ici tous été positifs, bien que des études à plus long terme soient nécessaire.

Voir aussi l’article Synesthésie : entendre des couleurs, c’est possible? de Science et Avenir et le pdf de Médecine et enfance

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