En Anatolie, le paysage néolithique doit-il nous faire reculer la naissance des anciennes civilisations ?

 

Quand la civilisation a-t-elle commencée ? Pour répondre à cette question, il faut bien évidemment donner un cadre précis au terme de « civilisation ».

Pour certains, comme Gordon Childe (archéologue ayant créé un certain nombre des concepts majeurs discutés ici), cinq critères doivent être remplis obligatoirement : La présence d’une ville (ce qui sous-entend la sédentarisation, opposée au nomadisme attribué aux anciens peuples) ; la spécialisation du travail à plein temps ( qui s’oppose à l’ignorance artistique des anciens peuples qui ne pouvaient développer aucun savoir-faire du fait de leur mode de vie) ; la concentration de surplus de production (qui sous-entend le développement de l’agriculture et s’oppose à la chasse et la cueillette propre aux nomades) ; la structure de classe (hiérarchisation qui s’oppose au mode de vie tribal et communautaire d’un groupe restreint car non sédentaire) ; et enfin l’organisation étatique (qui évidemment ne pouvait naître d’un peuple divisé par un mode de vie tribal et nomade). Cependant, Gordon Childe a défini ces critères dans un livre, « Urban civilization » paru en 1950. Sa vision des choses, qui pour les grandes idées est toujours d’actualité, est donc née sur un terreau archéologique très récent. La discipline (qui bien que pouvant remonter à quelques millénaires dans l’histoire) n’est réellement née au sens moderne du terme qu’au cours du 19ième siècle. La culture archéologique a académiquement pris son essor au moment où Gordon Childe écrivait son livre, et les plus grandes découvertes ne sont arrivées qu’il y a quelques décennies.

D’autres (le Larousse, par exemple) définissent la civilisation avec une approche beaucoup plus lointaine, et dira-ton sans grille de lecture anthropologique, c’est-à-dire sans comparaison entre peuples, cultures, et donc subjectivement niveaux d’évolution. Ce genre de définition se résume à dire qu’une civilisation est l’ensemble des critères de culture, intellectuel, moral, artistique, politique, religieux et matériel. En somme, ce qui fait d’un peuple une entité reconnaissable.

La seule approche qui pourrait se retrouver commune à ces deux types de définition est donc le regroupement humain et l’idée qu’une civilisation est simplement ce qui naît quand suffisamment d’hommes se regroupent et vivent ensemble. Bien sûr, le « suffisamment » est donc ici sujet à problématique. Combien faut-il d’hommes pour créer une civilisation ? Une tribu de 50 personnes, développant sa culture, son organisation sociale, sa religion, sa langue, peut-elle prétendre au titre de civilisation ? Vous voyez donc où la rupture conceptuelle se faisait. La notion de civilisation ne peut être attribuée qu’à une façon de vie sédentaire ayant au minimum quelques points communs avec notre façon de vivre.

Je ne vais pas non plus m’étendre sur ces questions anthropologiques et sémantiques. Je voulais simplement lancer une réflexion, en plus d’introduire mon sujet. Car les civilisations déclarées comme telles sont officiellement nées avec les Sumériens, aux alentours de 3 000 avant JC. Évidemment, les Sumériens ne sont pas sortis de nulle part. Même si plusieurs théories s’affrontent toujours, les hommes à l’origine de cette première civilisation n’ont pu qu’être d’anciens « sauvages » s’étant enfin regroupés pour réfléchir à une vie sédentaire et civilisée.

Pourtant, l’on a depuis plusieurs décennies accumulé les découvertes venues ouvrir de plus en plus le paysage de ces anciennes civilisations.

Commençons par ce qui est familier. Et encore, peut-être ne l’est-ce pas pour tout le monde, car les informations ont encore du mal à circuler (contrairement à la vie sentimentale d’une quelconque célébrité, ou la vidéo d’un chat sautant par la fenêtre). Göbekli Tepe est, parmi les sites qui seront discutés ici, de loin le plus célèbre. J’en ai moi-même déjà partagé plusieurs liens, puisqu’il est considéré, et à juste titre, comme « le site archéologique le plus important du monde » par l’archéologue David Lewis Williams.

Site de Gobekli Tepe en Turquie

Site de Gobekli Tepe en Turquie

Göbekli Tepe : 9 500 à 7 300 avant JC.

 

Situé au sud de la Turquie, ce site regroupe une vingtaine d’anneaux de pierre, de forme circulaire ou ovale, mais dont seulement quelques-uns ont été déterrés et fouillés. Le reste n’apparaît que sur les écrans de radar. Les diamètres de chaque cercle vont de 10 à 30 mètres, et les pierres utilisées de 40 à 60 tonnes en moyenne, pour une hauteur de 3 à 6 mètres. Le schéma est toujours le même : un mur de pierre circulaire où des monolithes sont incorporés de façon régulière, disposés sur un plancher en terrazzo (technique que l’on retrouvera en Rome antique – 10 000 ans plus tard – pour imperméabiliser le sol). Un banc longe le mur extérieur et l’enceinte semble couver deux piliers, généralement plus grands que les autres, disposés l’un en face de l’autre au milieu de la structure. Tous les piliers ont une forme de T assez représentative. Du moins, bien que très distinctive aujourd’hui, l’on peut entendre plusieurs théories sur ce que cette forme cherchait à symboliser à l’époque. Les bras et mains gravés sur leur tranche semblent pourtant gobekli-tepe-pillars-615clairement en faire deux personnages stylisés. Chaque pilier est aussi gravé de nombreuses formes, très majoritairement animales, mais aussi quelques fois anthropomorphiques ou simplement symboliques, ce qui en a laissé quelques-uns imaginer les prémices d’un langage logographique (voir ici la découverte d’un message décrypté sur l’un des piliers). Un véritable bestiaire s’affiche sur chaque pilier, certain thème ou triade semblant être attribué à chaque enceinte. Des sangliers, renards, des lions, des oiseaux, des araignées, insectes, reptiles, crocodiles, sont autant d’animaux que l’on peut voir orner ces sculptures de plusieurs mètres de haut.

Sculpture sur pilier T de Göbekli Tepe

Sculpture sur pilier T de Göbekli Tepe Cop : http://gobeklitepe.info/

Certaines sculptures en relief démontrent aussi clairement un art et une « spécialisation du travail à plein temps » de sculpture sur pierre supérieure à ce qui existera pendant des millénaires, même au sein des brillantes civilisations de Sumer et d’Égypte.

Le site et ses environs immédiates ne montrant aucun signe de vie quotidienne (ce qui est complètement faux, voir les sources en bas de l’article sur les villages néolithiques de la zone), les hypothèses quant à ses bâtisseurs et à son but sont résumées en des chasseurs cueilleurs ayant érigé ce complexe de temple dans un but religieux, faisant de ce site un lieu de pèlerinage. Sans que l’on sache donc vraiment pourquoi, ils venaient se regrouper ici, mais sans vivre ensemble ; coordonnaient leurs efforts, mais sans adopter de structure hiérarchique ; construisaient entre deux cueillettes et sur ce qui est supposé être des décennies un immense site destiné à tous, mais où pourtant chacun vivait de son côté …Voyez donc comme c’est logique. Et tout ça pour ensevelir délibérément l’ensemble par quelques dizaines de tonnes de terre au cours du 8ième millénaire avant JC. Cet acte, incompréhensible aujourd’hui, est la seule raison pour laquelle un tel site remontant si loin dans le temps a pu être conservé, et de plus en très bon état, nous permettant aujourd’hui de nous dire que ce genre de chose pouvait exister à une époque si reculée. Imaginez. Cela fait plus de 12 000 ans que des hommes avaient commencé à tailler ces immenses blocs de pierre que l’on déterre aujourd’hui à Göbekli Tepe. C’est 4 fois la date accordée aux débuts des civilisations sumérienne et égyptienne. Ou de la construction attribuée à Stonehenge, par exemple.

Est-il donc raisonnable de penser qu’une-t-elle prouesse humaine et technologique a pu être réalisée par des chasseurs cueilleurs sauvages et inaptes, à une époque où aucune civilisation ne pouvait exister ?

Le plus incroyable dans l’élaboration de cette théorie, c’est qu’elle met complètement de côté tout ce qui a pu être découvert juste à côté !

Car la région proche de Göbekli Tepe est extrêmement riche de sites incroyablement similaires, en âge et réalisation, faisant de ce complexe quelque chose qui n’était absolument pas unique, mais une simple partie d’un réseau plus grand, d’un système complexe et élaboré répandu sur une vaste zone géographique, sous-entendant nécessairement ce que l’on appellerait aujourd’hui un état, une nation, un peuple, une civilisation. Car en considérant les sites de la région comme un ensemble, on réalise que ce n’était pas quelques dizaines de chasseurs cueilleurs se lançant le projet d’un site prenant toute leur vie et même celle de leurs enfants et petit enfant, c’était des dizaines et dizaines de sites, nécessitant des milliers de personnes coordonnées, et donc hiérarchisées, partageant le même objectif, ayant donc nécessairement ce qui devait s’assimiler à une « structure de classe » et une « organisation étatique ». Car pour construire tant de choses, il fallait beaucoup d’hommes et de femmes, et donc de quoi les nourrir. Et pour pouvoir développer les techniques de taille, de sculpture, d’imagerie, de construction, sans parler de la profonde mythologie et symbolique derrière l’iconographie omniprésente, ainsi que leur relation avec ce que l’on ignore encore (certains ont supposé, avec une évidente facilité, un lien avec l’étude astronomique et la symbolisation des constellations) ces hommes et femmes ne pouvaient simplement pas passer leur journée à chasser et cueillir des baies. Ils devaient avoir un minimum d’agriculture et d’élevage, et donc de « concentration de surplus de production », afin d’avoir le temps de se concentrer à autre chose. Ne serait-ce que pour Gôbekli Tepe uniquement, voici une citation tirée du site officiel des fouilles : « Ces piliers en forme de T sont haut de 3 à 6 mètres, et pèsent entre 40 et 60 tonnes chacun. Même avec la technologie d’aujourd’hui, il faudrait un équipement très spécial pour bouger quelque chose comme cela. En terme humain, il est estimé qu’un minimum de 500 hommes soit nécessaire. Mais dans un monde de chaos et de survie, comment ces personnes étaient organisés, et par qui ? Et encore, il semblerait qu’ils savaient, et étaient géré pour réussir ces tâches monumentales de transport de ces mégalithes dans un ordre spécifique. Cela nécessite des experts en carrière de pierre, des spécialistes du transport, d’organisation, de gestion de rituel, etc. D’après les archéologues ce type d’organisation ne peut avoir existé que dans une société qui avait déjà établi un système solide et une profonde hiérarchie. » Que dire alors quand l’on prend en compte la multitude de site de la région ?

Mais quels sont les sites existant suggérant tout cela ?

Karahan Tepe pilier T

Karahan Tepe. Cop.: Hugh Newman

A seulement 63 kilomètres de Göbekli Tepe se trouve le site de Karahan Tepe, daté lui aussi de 9 500 à 9 000 avant J.C. Lui aussi a été délibérément enterré. Lui aussi est composé de piliers en forme de T recouverts de gravures et sculptures. Seulement, Karahan Tepe recouvre une superficie bien plus grande que Göbekli Tepe. Et pourtant, les piliers y sont encore à moitié enfoncés dans le sol, en attente d’être déterrés, fouillés et examinés. Car Göbekli Tepe était un site géré par un archéologue Allemand (malheureusement décédé en 2014), attirant donc bien plus de fonds et de couvertures médiatiques. Karahan Tepe est fouillé par un archéologue Turc. Vous comprenez pourquoi personne n’en parle jamais, pas même les archéologues qui fouillent Göbekli Tepe, à seulement 60km de distance ! Ce site a pourtant un potentiel encore plus grand, possiblement encore plus vieux, plus grand et peut-être plus développé que Göbekli Tepe. Mais il n’est même pas pris en compte dans l’élaboration des théories de construction d’un site gémellaire situé à moins d’une demi-journée de marche. Allez comprendre. La présence de pilier T a aussi été découverte sur d’autre site, comme Sefer Tepe et Hamzan Tepe.

Baliki gol statue

Urfa Man / Balıklıgöl Statue, c. 10,000 BC Tumbler

A seulement une vingtaine de kilomètres de Göbekli Tepe est située la ville actuelle d’Urfa, où a été déterrée la fameuse statue de Balikli Göl, datée de 10 000 à 9 000 ans avant J.C., et ayant donc le titre de « plus vieille statue au monde ». Ses yeux d’obsidienne la rendent facilement reconnaissable. Le style des mains et de « collier » en triangle est aussi très similaire au style des piliers de Göbekli Tepe (voir plus haut). Cette statue prouve donc l’existence d’un art précédant encore les dates des deux sites évoqués.

Je tiendrais d’ailleurs à préciser que les dates évoquées pour tous les sites cités dans cet article, bien que différentes de quelques siècles selon la source, sont toutes officielles. Les différences sur lesquelles vous pourrez tomber viennent du faite qu’un site archéologique est toujours considéré avoir plusieurs strates et s’être construit en plusieurs étapes : certains cercles de pierre en premier, puis d’autres rajoutés quelques siècles plus tard, par exemple. Mais mis à part ces petites nuances, ces dates sont officielles et reconnues, et c’est ce qui fait de ces sites leurs incroyables singularités.

Nevalı Çori est un autre site, cette fois au nord de Göbekli Tepe et toujours dans un rayon de moins de 100km. Le drame de ce site, daté de 8400-8000 avant J.C., soit immédiatement après Göbekli Tepe, est sa destruction par la construction du barrage Atatürk, et la création du lac immergeant ainsi les vestiges de cette ville néolithique. Ce lac aurait par la même occasion inondé de nombreux autres sites écartant encore un peu plus nos chances de s’ouvrir à cette période de l’histoire.

Nevali Cori

Nevali Cori Cop. : http://www.equinox.com.tr

Nevalı Çori est un complexe de 22 bâtiments bâtis de façon ordonnée sur des alignements parallèles, comme le sont nos rues aujourd’hui. La majorité aurait été des habitats et des lieux de stockage, mais la construction la plus importante est une nouvelle enceinte de pierres bâties sur le même principe que Göbekli Tepe ou Karahan Tepe, mais ici de forme carré : Des murs de pierres encerclent deux monolithes géants en forme de T (il n’en reste aujourd’hui plus qu’un, exposé au musée d’Urfa), exposant les mêmes gravures que sur les dizaines encore présents à Göbekli Tepe.

De nombreuses statuettes, dans la lignée de la statue de Balikli Göl, ont d’ailleurs été retrouvées à Nevalı Çori. Faites d’argile, elles étaient chauffées entre 500 et 600°, ce qui suggère aussi la connaissance des techniques de poterie (tout cela est placé à une époque justement dite de « précéramique »). Voyez la photo ci-contre, où un serpent a été gravé

nevali. H. Hauptmann1

Nevali Cori statue

sur l’arrière d’une tête. La première fois que j’ai vu cette photo, j’ai immédiatement pensé à l’imagerie védique de la Kundalini, avant de lire qu’un prêtre védique Indien, G.B. Sidhartha, avait justement clamé dans son livre que cette sculpture représentait un prêtre védique, tel que l’on peut encore le voir aujourd’hui dans ce qu’il reste de la culture ancestrale indienne. Attention tout de même aux amalgames. Il est intéressant de se faire la réflexion d’une ressemblance iconographique et d’explorer une piste migratoire ou de contact culturel entre le Moyen-Orient et l’Indus (ce qui est déjà envisagé par les académiciens), mais il est très différent d’affirmer un lien direct sur la seule base d’une ressemblance.

Des graines découvertes sur le site ont aussi montré qu’une forme de blé était cultivé dans la région en 7 200 avant J.C., (certains bâtiments sont bien considérés comme des lieux de stockage) ce qui appuie la possibilité que les bâtisseurs de tous ces monuments étaient bien plus sédentaires que certains veulent le croire.

Pour ce qui est des bâtiments d’habitation, ils ont été déclarés comme tels en partie à cause de la présence de crânes décorés, comme que cela a pu être vu dans d’autres sites de la région.

Cela fait donc le lien entre les bâtisseurs de ces trois sites et les suivants. Effectivement, Göbekli Tepe et Karahan Tepe ne sont pour l’instant (au stade actuel des fouilles) que des enceintes de pierre aux piliers T, mais Nevalı Çori raccroche ces enceintes de pierres à des habitats aux fortes présences de crânes et de cornes, qui fait maintenant l’intermédiaire avec les sites de Çatalhöyük et Çayönü, permettant ainsi de voir ces cinq sites comme un ensemble ayant émergé d’une même culture.

Vue d'artiste de Çatalhöyük

Vue d’artiste de Çatalhöyük. Crédit : Dan Lewandowski

Çatalhöyük est un site daté de 7 500 à 5 700 avant J.C. et a été considéré comme une « Rome néolithique » par James Mellaart, l’archéologue ayant lancé les fouilles. C’est effectivement le plus grand site et le mieux préservé du néolithique, démontrant une ville et une « civilisation » développée. L’un des plus vieux centre urbain découvert dans le monde. Car l’on tombe effectivement ici dans la sédentarisation pure et dure. Le site est caractérisé par un plan urbain extrêmement dense, où chaque maison est collée à sa voisine, d’où le fait qu’elles ne possédaient aucunes portes, obligeant les habitants à y pénétrer par un trou dans le toit, auquel ils accédaient via une échelle. Les morts étaient enterrés sous la maison, qui était toujours décorée de peinture ou de sculpture. De nombreux objets y ont été découverts, comme des dagues savamment sculptées et décorées, ou encore des figurines de pierre ou d’argile, pouvant représenter des hommes, des animaux, ou la déesse mère, visiblement religion fondamentale des habitants. Un culte du taureau est aussi considéré y avoir eu place, de par la profusion de de crânes associés à des autels.

Pour ce qui est des statuettes, je soulignerais un point que je trouve très important. En 2015, une statuette avec des yeux d’obsidienne a été trouvée, faisant donc aussi un lien avec la statue de Balikli Gol, pourtant plus vieille de 2 500 ans. Cela renforce encore le lien entre les bâtisseurs de tous ces sites, entérinant une culture existant donc au moins de 10 000 à 5 700 avant J.C. et étant à la base de ces constructions.

Map of Karahan Tepe in relation to other sites (Courtesy of www.humanjourney.us)

Carte des sites néolithique (non exhaustive). Crédit : humanjourney.us

Çatalhöyük est aussi l’un des sites les plus loin de la zone (avec Hacilar au sud de Denizli), montrant le potentiel d’expansion de la zone couverte et à prendre en compte.

Non loin se trouve une autre ville aux mêmes caractéristiques. Bien que moins connu, Aşıklı Höyük est encore plus vieille car remonte à 8 000 avant J.C. Le plan de ville fut exactement le même. Des centaines de maisons collées – ou presque – les unes aux autres, ne disposant que d’un accès par le toit. Ici aussi l’on retrouve la tradition d’enterré ses morts dans le sol de son foyer (près de 70 corps, tous de « jeune âge » – 30 à 35 ans- ont été retrouvé dans les maisons en adobe) (A noter : la tendance à enterrer les morts dans les maisons s’est aussi retrouvé jusqu’en Jordanie, à une période similaire – 7000 avant J.C : voir ici un article sur le site de Shkārat Msaied). Les maisons étaient généralement fait d’une pièce de 10 à 12m² et d’une autre plus petite, bien que quelques exceptions montrent 3 pièces. Quelques trous dans les murs que l’on ne pourraient appeler fenêtres. La seule vrai entrée de lumière était par le trou dans le toit plat par lequel les habitants rentraient. (Voir ce site disposant de nombreuses photos, à la fois des ruines mais aussi de reconstructions) Peut de choses ont été retrouvée à Aşıklı Höyük, et principalement ce dont était constitué leur alimentation : de nombreuses herbes, utilisée à la fois dans l’alimentation qu’en usage médicinal (certaines encore utilisée aujourd’hui), de l’orge, du blé, des lentilles, des mûres, des amandes, des pois chiches, beaucoup de légume mais aussi beaucoup de viande (mouton, chèvre, cerf, chevreuil, etc.). Bien que n’ayant aucune rue digne de ce nom, la ville était coupée en deux par une artère de 4 mètres de large, séparant la partie résidentielle d’une partie plus communautaire, où les restes d’un temple ont été trouvés. Son sol, murs et bancs avaient été plâtres de chaux et entièrement recouvert d’ocre. Comme à Göbekli Tepe où la structure du sol suggéraient des cérémonies impliquant des liquides, des évidences pointes vers les mêmes conclusions dans le temple carré d’Aşıklı Höyük.  Des centaines de personnes ont donc vécu paisiblement dans cette ville avant de brusquement disparaître (encore une fois), laissant les ruines être recouvert de terre et se transformer en colline.

Çayönü est elle plus proche, et comme les autres dans un rayon de moins de 100km de Göbekli Tepe (96 pour être exact). Daté de 7 500 à 6 600 avant J.C, ce site fait preuve d’un « plan de grille » (similaire à celui de Nevalı Çori, construit 1 000 ans plus tôt), montrant donc une planification minutieuse et une approche urbaine très différente de celle observée à Çatalhöyük. Comme à Göbekli Tepe, les maisons ont un plancher en terrazzo, et contrairement à celles de Çatalhöyük, elles disposent d’un étage. Des figurines de Déesse Mère y ont aussi été retrouvées.

Les plus vieilles traces de vêtement ont aussi été trouvées sur ce site (Ceux-là ont été datés de 7 000 avant J.C., tandis que les plus vieux retrouvés au monde sont 1 000 à 1500 ans plus vieux et viennent d’un autre site turc et une grotte en Israël). Ils étaient faits de lin. Cela montre aussi les connaissances dans le domaine du textile, si par hasard l’on en était encore à considérer qu’un peuple construisant des villes, des lieux de cultes et possédant de fortes croyances mystico-religieuses et de profondes compétences en art et sculpture de pierre avaient toujours sur le dos des peaux de bêtes.

Jerf-el-Ahmar (9 800 à 9000 avant J.C.) et Muryabet (10 200 à 8 000 avant J.C.), sont deux sites se trouvant légèrement plus au sud, de l’autre côté de la frontière Syrienne à environ 150km de Göbekli Tepe. Ces deux sites partagent les mêmes techniques architecturales et plans urbains.

Muryabet fait partie de ces sites qui ont été inondés avec Nevalı Çori. Des statuettes de déesse mère et des traces d’agriculture y ont été trouvées.

L’on pourrait aussi citer d’autres sites, comme :

  • Hacilar : Bien plus à l’ouest de la Turquie. 8 700 à 6 700 avant J.C. Habitation avec entrée par le toit, comme Çatalhöyük, ainsi que statuette déesse mère et statuette de taureau. Régime céréale. Ossement de moutons, cochon, bétail, chèvre etc. Site abandonné, probablement aux mêmes dates que les autres.
  • Akarçay Tepe : Proche de Göbekli Tepe et de la frontière Syrienne. Daté entre 14 000 et 7 500 avant J.C. Présence d’agriculture et de domestication de mouton, chèvre, bœuf et cochon.
  • Ain Ghazal : Nord-ouest de la Jordanie. 7250 avant J.C. Culture de céréales et légumes. Domestication de chèvres. Enterre leur mort sous leurs maisons. (Comme Çatalhöyük, situé à plusieurs centaines de kilomètres). Connu pour ces statuettes anthropomorphiques, représentant des hommes avec des vêtements, des cheveux, des tatouages, et aux yeux particulièrement stylisé (faisant penser à la statue de Balikli Gol ou celles de Çatalhöyük).

Et d’autres encore, mais cela apporte déjà une bonne image de l’extensivité.

Évidemment, tous ces sites sont décrits comme des témoignages de cette période clé de « néolithisation », pendant laquelle l’agriculture a été découverte et que l’homme s’est petit à petit sédentarisé. Ce qui peut me déranger est de les voir, en partie, comme des entités distinctes. Évidemment, les caractéristiques communes de la zone sont décrites comme telles : des caractéristiques communes du développement culturel de la zone géographique. Ils ne sont pas vraiment vus comme ils pourraient l’être aussi : les caractéristiques communes d’une civilisation s’étant répandue sur la zone, et où comme aujourd’hui, plusieurs villes et villages de tailles différentes avaient émergé plus ou moins loin les unes des autres, et entre lesquelles des liens, de commerce ou autres, pouvaient très bien exister. Il ne faut pas non plus perdre de vue que tous ces sites, malgré leur nombre déjà important, ne sont que ceux ayant été préservés par le temps, et de tout ceux ayant été préservés par le temps, les seuls ayant été jusque-là découverts. Beaucoup d’autres peuvent encore exister sous nos pieds, et plus encore irrémédiablement détruits et oubliés. L’image qui se tisse, même en ne se basant que sur les seuls existant aujourd’hui déterrés, est celle d’une homogénéité d’un peuple s’étant fortement développé sur plusieurs millénaires, et possédant toutes les caractéristiques nous permettant de les décrire comme une civilisation. Une civilisation existant il y a 12 000 ans. Le plus curieux est que pour plusieurs sites, il est aujourd’hui affirmé qu’ils ont été délibérément « ensevelis », pour être oubliés, au cours du 8ième millénaire avant J.C. L’on peut donc imaginer que le peuple à l’origine de toutes ces réalisations a été victime d’un effacement délibéré de l’histoire, peut-être suite à une conquête par une civilisation ennemie, ou volontairement par eux-mêmes pour une autre raison nous échappant. Mais quoi qu’il en soit, l’on n’enterre pas un site comme Göbekli Tepe ou Karahan Tepe sans raison, surtout quand l’on imagine l’effort que cela a dû représenter.

Je ne suis pas archéologue et mes commentaires au cours de cet article n’engagent que moi. Je ne tire d’ailleurs aucune conclusion, mais me permets de m’ouvrir à des hypothèses que les preuves sous nos yeux nous permettent au minimum de suggérer. Les hypothèses émises quant à l’origine de Göbekli Tepe me paraissent personnellement aberrantes quand l’on a conscience de tous ces autres sites, pris dans leur ensemble. Pour reprendre les mots tirés du site officiel de Göbekli Tepe « En un temps où même les plus simples outils étaient dur à trouver, comment ont-il taillés ces énormes blocs de pierre, et comment les ont-ils érigés ? Avec à proprement parlé aucunes habitations ou société, avec l’agriculture encore loin d’eux, dans un monde seulement peuplé de chasseur cueilleur vagabond, la complexité et le développement des plans de ces temples représente une autre énigme pour les archéologues ». Je ne sais pas pour vous, mais après le rapide tableau que l’on a brossé, trouvez-vous cela normal de lire quelque chose comme cela ? Surtout quand l’on voit que cela contredit directement la première citation tirée de ce site, que j’ai donné plus haut.

J’invite le lecteur à approfondir les liens (pour une fois souvent en français) présents au cours et à la suite de cet article, afin d’avoir sur ces sujets une approche plus scientifique. Je simplifie consciemment et volontairement les découvertes décrites ci-dessus afin de pouvoir se défaire de certaines approches archéologiques d’après moi trop orientées sur des grilles de réflexions fermées. Le lecteur doit avoir conscience de l’extensivité des fouilles faites sur ces sites, des différentes strates retrouvées et de l’évolution que les archéologues considèrent pouvoir observer (Comme par exemple, pour quasiment l’ensemble de ces sites, une évolution –vers le 9ème millénaire avant J.C.- dans la construction urbaine montrant des habitations passant d’une forme ronde à une forme carré/rectangulaire). C’est justement de leur observation et des conclusions qu’ils en tirent que, parfois, je préfère me détacher. Je vous laisserais donc à même de vous faire vos propres idées, maintenant que toutes ces informations ont été amenées à votre curiosité.

Je conclurais simplement en reprenant la notion de civilisation. C’est donc Gordon Childe qui avait en premier théorisé que la civilisation était née de la découverte de l’agriculture, parallèle au développement sédentaire. Et depuis maintenant un certain temps, les dates des périodes paléolithiques, néolithiques et de la naissance des civilisations sont écrites noir sur blanc dans de nombreux livres. Cependant, depuis la publication de tous ces livres, des traces d’agricultures et d’urbanismes ont été découvert de plus en plus loin dans le temps. La théorie de Gordon Childe a même été discréditée par la découverte de Jéricho (première grande cité néolithique découverte), plaçant la sédentarisation avant l’agriculture. Puis suite à la découverte de Jéricho, ont succédé d’autres découvertes, comme celles évoquées dans cet article, ainsi que de nombreux autres, plaçant maintenant officiellement la découverte de l’agriculture dans le croissant fertile à 11 000 avant J.C., soit bien en parallèle d’une sédentarisation.

Malgré toutes ces découvertes, il est facile de garder l’essor des civilisations sumériennes, égyptiennes et de l’Indus comme aube de la civilisation. Presque en un clin d’œil, les sociétés néolithiques ont connu un tel saut historique, un tel bond dans leur évolution qu’il nous est vraiment facile de voir cette période comme le commencement de la véritable civilisation. La différence entre les villes néolithiques, aussi grandes et surprenantes soient-elles, et les immenses cités, presque mégalithiques, des sumériens et des égyptiens, semblent ne pas laisser de doute. Sans oublier, évidemment, les premières traces écrites. Il semble plus que logique que l’écriture se développe en parallèle de civilisations et de villes, car comment organiser un État, garder traces des comptes, du commerce, des stocks de vivre, sans écriture ? Comment donc une société néolithique sans preuve de toutes ces importantes révolutions, peut-être considérée de civilisation ?

Peut-être ne le peuvent-elles simplement pas, ou peut-être n’est-ce qu’une question de sémantique, ou même de subjectivité. Peut-être aussi l’on a du mal à remettre en cause ce qui est établi et affirmé depuis si longtemps, car cela risquerait de porter un coup trop dur à la crédibilité scientifique. Ou peut-être que la période discutée dans cet article est si reculée, si loin de nous, que trop peu de choses ont pu nous parvenir pour pouvoir nous donner une idée de ce qui s’y passait réellement. En établissant leurs théories, les archéologues semblent, à mon goût, toujours oublier un point important. Peut-être car leur métier les obligent à se concentrer sur ce qui existe, a survécu au temps et est fouillé durant des années, ils en oublient le potentiel de ce qui a été détruit. Quand l’on se lance comme ici sur une projection de 12 000 ans, l’on ne peut mettre de côté l’incroyable potentiel de destruction qui réside dans ces millénaires. Combien d’évènements géologiques, de tsunamis, tornades, tremblement de terre, mouvements de terrains se sont combinés à l’érosion, au vent et à la pluie ? Et en parallèle de ces inimaginables forces naturelles, nous ne pouvons oublier une autre force de destruction, encore plus systématique : l’homme. Sur une telle période de temps, tout vestige devient un miracle. Si seulement quelques pourcents de ce qui a existé il y a si longtemps est encore visible aujourd’hui, cela tient de coïncidences incroyables. Pourtant, quand l’on étudie tout cela, et que l’on base des théories et accroche des concepts à ce qui reste, l’on oublie toujours qu’il ne s’agit que de ces quelques petits pourcents ayant survécu. C’est pourquoi, quand ces rares miracles de conservations englobent Göbekli Tepe, Karahan Tepe, Nevalı Çori, Çatalhöyük et tant d’autres, je me dis que nous loupons là une remise en question inévitable des concepts et perspectives, car imaginez la plus grosse partie de l’iceberg que le temps gardera caché de notre regard. Pour finir avec une dernière citation tirée du site de Göbekli Tepe : «Seulement le temps le diras…mais avec de plus en plus de ces fascinantes découverte mise au jour, et couche après couche de mystère épluchés, alors peut-être nous aurons besoin de réajuster – ou même être forcé de changer – notre façon de penser à propos de nos ancêtres et de l’histoire humaine en générale ». Soyons patient, la remise en cause prendra du temps.

Sources :

Göbekli Tepe :

Articles et sources déjà partagés sur ce site : Information en formation

Site officiel : Gobeklitepe.info

Le site amateur suggérant le lien entre l’iconographie et l’astronomie :

http://www.timothystephany.com/gobekli.html

Ain Ghazal :

Page wikipédia (anglais)

Çatalhöyük :

Site officiel, où l’on peut trouver les rapports de fouilles : Catalhoyuk.com

Sci-news

Aşıklı Höyük :

Article en anglais avec de nombreuses photos  : Popular archeology

Article en français

Çayönü : Archeology.about.com

Persée

Ancient Wisdom

Turkish archeological news

Nevalı Çori : Sciencemag

Ancient Wisdom

Karahan Tepe : Département archéologique de l’université de Ljubljana

Ancient Origins

Sefer Tepe et Hamzan Tepe, d’autres sites disposant des piliers T :

Département archéologique de l’université de Ljubjana

Exoriente.org

Multitude de village néolithique de la période « précéramique » (PPNB) dans la région de Salinurfa :

Université d’Ankara

Jerf-el-Ahmar et Muryabet : Persée

CNRS

Archeology.about.com

Th Daily Journalist

Hacilar : Tayproject.org

Akarçay Tepe : Tayprojet.org

Jericho : Archeology.about.com

Agriculture néolithique : World-archeology.com

Oxfordjournals

Nrcresearchpress

Crédit image à la une : smithsonianmag.com

 

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